Se peut-il quici cette poursuite éperdue prenne fin? Poursuite de quoi, je ne sais, mais poursuite, pour mettre ainsi en œuvre tous les artifices de la séduction mentale. Rien, ni le brillant, quand on les coupe, de métaux inusuels comme le sodium ni la phosphorescence, dans certaines régions, des carrières ni léclat du lustre admirable qui monte des puits figure phallique inversée, invaginée, figure vaginale, dutérus ni le crépitement du bois dune horloge que je jette au feu pour quelle meure en sonnant lheure ni le surcroît dattrait quexerce LEmbarquement pour Cythère lorsquon vérifie que sous diverses attitudes il ne met en scène quun seul couple ni la majesté des paysages de réservoirs on retrouve les symboles phalliques ni le charme de pans de murs, avecs leurs fleurettes pour conter fleurette? et leurs ombres de cheminées, des immeubles en démolition : rien de tout cela, rien de ce qui constitue pour moi ma lumière propre na été oublié. Qui étions-nous devant la réalité, cette réalité que je sais maintenant couchée aux pieds de Nadja comme un chien fourbe? Sous quelle latitude pouvions-nous bien être, livrés ainsi à la fureur des symboles, en proie au démon de lanalogie Je me souviens de lui être apparu noir et froid comme un homme foudroyé aux pieds du Sphinx p. 127-130, passim. Breton hérite du symbolisme, avant quApollinaire et Reverdy lui montrent les voies dune poésie moderne ; il emprunte au premier le mot surréalisme, au second sa théorie de limage. Il inscrit ces emprunts dans un panthéon personnel que dominent Rimbaud, Lautréamont et Jarry ; il leur associe des peintres, dabord Picasso et Derain, puis De Chirico, Duchamp, Picabia et Max Ernst : ces noms, et avec eux lessentiel du surréalisme, sont réunis dans Les Pas perdus 1924. À la fin de la guerre, Breton a rencontré ses pairs, Aragon et Éluard ; dès 1919 il a pratiqué lécriture automatique et placé son oeuvre sous le signe de linconscient. Il a traversé le dadaïsme sans changer de ton. Le Manifeste de 1924 cristallise ces essais dans un système, en définissant le surréalisme comme automatisme psychique pur. En 1929, le Second Manifeste tranche une grave crise interne, provoquée par ladhésion au parti communiste, par une série dexclusions accompagnée dun rappel aux principes. Dinterventions en ruptures, Breton maintiendra jusquà sa mort le mouvement sur une ligne subversive et libertaire, avec un antistalinisme de plus en plus décidé. Une part de son oeuvre est donc indissociable du surréalisme, dont elle illustre les pouvoirs par un essor lyrique et libre de la pensée. La poésie de Breton est déterminée par lexpérience de lautomatisme : il signe Les Champs magnétiques 1919 avec Soupault, et LImmaculée Conception avec Éluard en 1930 ; entre les deux, les historiettes de Poisson soluble déploient un texte féerique, éblouissant jusquau malaise. Le poème fait loi, dessine les lignes du désir : Tournesol, écrit en 1923, sera relu en 1934 comme une prophétie de la rencontre amoureuse. Mais cest comme essayiste que Breton est entré dans le canon littéraire. Les manifestes sont indissociablement des pamphlets et des poèmes ; plus que des avantgardes, leur style procède du romantisme aristocratique où sétaient illustrés Chateaubriand, Baudelaire et le jeune Barrès : en 1923, La Confession dédaigneuse monte des ruines de la guerre comme la voix dun nouveau mal du siècle. Nadja 1928, Les Vases communicants 1932 et LAmour fou 1937 forment une sorte de trilogie qui renouvelle, avant Leiris et Sartre, le genre de lautobiographie. Nadja, une jeune femme en qui semble sincarner lesprit du surréalisme, noue avec Breton une brève et inégale idylle avant de basculer dans la folie ; son histoire est relatée comme un journal de bord dont le style objectif et linsertion de documents accentuent le caractère de témoignage. Cependant la pensée philosophique lutte avec linvention poétique : dans Les Vases communicants, lépisode de la rencontre amoureuse forme une sorte dintermède entre la théorie freudienne du rêve et les impératifs de la lutte des classes. Dans LAmour fou, livre de la synthèse, Breton soumet lamour humain aux lois du hasard objectif. Lautre synthèse du surréalisme est l Anthologie de lhumour noir, conçue vers 1936 et bloquée par la censure en 1940 ; elle marque le siècle du sceau dune formule vite passée dans la langue. Arcane 17, écrit pendant lexil américain, sera le livre dÉlisa ; le titre signale la place croissante que prend après la guerre, dans lesprit de Breton, la tradition occulte. Breton, que Valéry qualifiait de jeune voyant des choses, est aussi le plus grand critique dart du siècle. Il élabore une esthétique fondée sur le refus des codes, louverture de léchelle de la vision à toute manifestation sensible et la matérialisation dun modèle purement intérieur. Le Surréalisme et la peinture 1928 établit une lignée qui va des modernes aux surréalistes, puis à Masson, Miró, Tanguy et Arp, intègre lapport de Dalí et Giacometti, et sélargit du côté des primitifs, de lart populaire, des naïfs et des fous. Breton les collectionnait tous ; il a vécu dans un monde dimages où il cherchait sans relâche les linéaments de sa propre vie. Pour vivre vraiment, il faut être attentif aux événements possibles qui peuvent se Une ordonnance de police paraissant dater du milieu du siècle dernier tapissait en partie le manche dun instrument en forme darbalète que je reconnus pour lavoir déjà vu incrusté de pierres précieuses à la devanture dune armurerie des passages. Il reposait cette fois sur une claie de feuillage séché de sorte que je pus croire à un piège. Le temps décarter cette idée, je mis à jour les deux échelons supérieurs dune échelle de cordes. Je décidai aussitôt de faire usage de lappareil qui soffrait et me donnai seulement le loisir, quand ma tête fut seule à émerger du sol, de baiser éperdument de loin deux hautes bottes noires fermées sur des bas crèmes. Cétait là le dernier souvenir que jemporterais dune vie qui avait été courte car je ne me rappelle plus bien si javais vingt ans sonnés. Vraiment celle que lon attendrait : Gabriel joue avec
lui-même, mais au contraire un je fait de strates quun spectateur qui nous fait voir les événements à travers ses yeux. Il insiste sur le Oui, ce soir-là plus beau que tous les autres, nous pûmes pleurer. Des femmes passaient et nous tendaient la main, nous offrant leur sourire comme un bouquet. La lâcheté des jours précédents nous serra le cœur, et nous détournâmes la tête pour ne plus voir les jets deaux qui rejoignaient les autres nuits. Le texte commence par un préambule philosophico-syncrétique délirant saturé par l ego de Breton, précisément parce que cet ego de toute part lui échappe. Il se poursuit avec le préambule analogique où sexprime selon Breton les faits glissades, les faits précipices, donnant la preuve de ce quil nomme le hasard objectfif. La disposition typographique est bien différente : le poéme en prose occupe tout lespace de la ligne. Il nest structuré ni en strophes ni en vers et la page laisse apparaître beaucoup moins de blanc. Breton parle donc en son nom dans Nadja, et cette dernière, dont aucune photo ne figure dans le livre, est donc blonde comme il nous lindique un peu plus loin. Pour sexprimer, laissant le narrateur le déchiffrer ou désir danalyse lemporte sur les sentiments 3. En tant quécrivain antilittéraire, là encore, il sagit à la fois, de manière subversive, de
en particulier de lieux parisiens. Breton se serait inspiré du Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais Philippe Migeat ADAGP, Paris, 2013
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